Texte :
Torture
Les Romains
n'infligèrent la torture qu'aux esclaves, mais les esclaves n'étaient pas
comptés pour des hommes. Il n'y a pas d'apparence non plus qu'un conseiller de
la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve,
pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine
dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la
grande et à la petite torture, en présence d'un chirurgien qui lui tâte le
pouls, jusqu'à ce qu'il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et,
comme dit très bien la comédie des Plaideurs : « Cela fait toujours passer une
heure ou deux ».
Le grave magistrat
qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son
prochain, va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin. La première
fois madame en a été révoltée, à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après
tout les femmes sont curieuses ; et ensuite la première chose qu'elle lui dit
lorsqu'il rentre en robe chez lui : « Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner
aujourd'hui la question à personne ? »
Les Français, qui
passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort humain, s'étonnent que les
Anglais, qui ont eu l'inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé
au plaisir de donner la question.
Lorsque le
chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune
homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant toute
l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu d'avoir chanté des chansons
impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté
son chapeau, les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains,
ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la
main, et qu'on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à
la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et
combien de processions il avait vu passer, le chapeau sur la tête.
Ce n'est pas dans
le XIIIème ou dans le XIVème siècle que cette aventure est arrivée, c'est dans
le XVIIIème. Les nations étrangères jugent de la France par les spectacles, par
les romans, par les jolis vers, par les filles d'Opéra, qui ont les mœurs fort
douces, par nos danseurs d'Opéra, qui ont de la grâce, par Mlle Clairon, qui
déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu'il n'y a point au fond de
nation plus cruelle que la française.
Suite de l'article (non étudié dans le commentaire) :
Les Russes passaient
pour des barbares en 1700, nous ne sommes qu'en 1769 ; une impératrice vient de
donner à ce vaste État des lois qui auraient fait honneur à Minos, à Numa, à
Solon, s'ils avaient eu assez d'esprit pour les inventer. La plus remarquable
est la tolérance universelle, la seconde est l'abolition de la torture. La
justice et l'humanité ont conduit sa plume ; elle a tout réformé. Malheur à une
nation qui, étant depuis longtemps civilisée, est encore conduite par d'anciens
usages atroces ! « Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence ? dit-elle :
l'Europe se sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perruquiers ; donc
nos lois sont bonnes ».
Voltaire - Dictionnaire philosophique - 1764
Lecture analytique article Torture, Voltaire, Dictionnaire Philosophique
Introduction
Voltaire est un grand auteur du siècle des lumières qui va
développer par le biais de ses écrits
ses idées de tolérance et de justice et s’oppose très violemment au fanatisme
religieux conformément aux idéo des lumières.
Le texte que nous nous proposons d’étudier est un extrait de
l’article « Torture » du Dictionnaire Philosophique publié en 19764. Voltaire
par le biais d’un article de dictionnaire original va dénoncer cet usage.
Nous allons donc nous demander en quoi cet article de
dictionnaire polémique va devenir une œuvre emblématique du siècle des Lumières
?
Pour répondre à cette question, nous étudierons dans une
première partie le semblant d’objectivité qu’offre l’usage de l’article de
dictionnaire. Ensuite, nous verrons les différentes critiques qu’émet Voltaire
dans cet œuvre. Enfin, dans une dernière partie, nous analyserons en quoi ce
texte est représentatif du siècle des Lumières.
I Un article de dictionnaire, semblant d’objectivité
A) Un texte qui possède les marques du genre
Le texte est court environ 25 lignes.
Présence du présent de vérité général « Il n’y a pas d’apparence » « ce n’est pas »
Usage de la troisième personne « il », pas de verbes de
subjectivité
Il n’énonce pas sa thèse mais elle est sous entendue.
Voltaire respecte ainsi la forme du dictionnaire.
B) Mise en scène de plusieurs angles de vue
Voltaire cherche à définir le terme « Torture » par le biais de plusieurs angles
de vue.
Point de vue historique : rappel historique dès la première
phrase : « les romains n’infligèrent jamais la torture qu’aux esclaves, mais
les esclaves n’étaient pas comptés pour de hommes. » => La torture est une
pratique qui remonte à la nuit des temps.
Approche géographique : Il fait référence aux « nations
étrangères » qui ne pensent absolument
pas que la torture existe en France.
Approche fictive : le « grave magistrat » n’existe pas et
pourtant Voltaire s’appuie sur son avis. Saynète entre le magistrat et sa femme
=> n’existe pas. Naieveté et ridicule de la femme donne un aspect comique.
Exemple d’actualité : l’affaire de la Barre a vraiment eu lieu en 1765. Le
jeune homme va être torturé puis exécuté pour avoir chanté des chansons impies.
C) Un semblant d’objectivité permettant d’éviter la censure
La forme du dictionnaire donne une impression de neutralité
notamment par l’absence d’une subjectivité explicite.
Cependant, la subjectivité est bien présente dans le texte.
Présence de nombreux modalisateurs « Il n’y a point au fond de nation plus
cruelle que la française ». Portrait gratifiant (mélioratif) du chevalier de la
barre « jeune homme de beaucoup d’esprit et d’une grande espérance ».
Description péjoratif des « juges d’Abbeville » comparés à «
des sénateurs romains ».
Dramatisation du prisonnier après son séjour en prison « have, pâle, les yeux mornes, la barbe longue
et sale, couvert de la vermine ».
II Un texte polémique
A) La médecine au service de la justice
Le chirurgien qui « tâte le pouls » du détenu assure le bon déroulement de la torture au
lieu de le secourir. Il faut en effet que le prisonnier soit vivant pour le
torturer et le faire souffrir. Elle permet d’appliquer les décisions de
justice. Perversion de la médecine Critique de la justice : le magistrat a
acheté son titre. Critique des juges
d’Abbeville comparés aux sénateurs romains.
Décalage entre la faute du chevalier de la barre (il a chanté des chanté des chansons impies » et la
sentence : torture et exécution.
B) Banalisation de la torture
La torture est considéré comme un divertissement : « cela fait toujours passait une heure ou deux
», « il se donne le plaisir », « après quoi on recommence ». Banalisation de la
violence que l’on voit notamment à travers l’attitude de la femme du
magistrat => la torture est agréable
à faire. La torture est une petite chose par le biais de la femme du magistrat
: « Mon petit cœur, n’avez-vous fait donner aujourd’hui la question à personne
? »=> fait banal et quotidien. Ironie « grave magistrat » => « grave » alors qu’il passe son temps à «
divertir ». La torture est une « expérience » et non un jugement. Torture est
néanmoins terrible. Gradation « on lui arrachât la langue, qu’on lui coupât la
main, et qu’on brulât son corps à petit feu ». => registre pathétique.
Torture appliqué pour des raisons non valables : « on cherche précisément
combien de chansons il avait chanté ». Absurdité de cette torture « on lui
arrache la langue » et on cherche « précisément combien de chansons il avait
chanté ».
C) Une mise en accusation de la nation et de l’Eglise
Hyperbole « il n’y point au fond de la nation plus cruelle que la française ». Il
accuse le nation française de ne pas montrer sa réelle nature. Les étrangers
pensent qu’il s’agit d’une nation à la richesse culturelle et aux « mœurs fort
douces » bien que ce soit totalement le
contraire : « il n’y point au fond de la nation plus cruelle que la française
».
Critique de l’église qui va à l’encontre de ses principes
prônant la tolérance et l’ « amour de son prochain ». Le chevalier de la Barre
est torturé et exécuté ne se souciant pas des conséquences d’avoir chanté des
chansons impies. Le chevalier de La barre sera en plus soupçonné d’avoir mutilé
un « crucifix » bien que les preuves soient absentes.
Le décalage entre les faits « chanté des chansons/sans avoir
ôté son chapeau » et l’ignominie de la torture appliquée au corps construit
autour des mots « langue, main »
III Une œuvre emblématique du siècle des Lumières
A) Le progrès
C’est l’homme qui est remis en cause et non le progrès. Le
progrès est bon mais l’homme le perverti. La médecine est ici au service de la
torture au lieu de les secourir.
B) Un écrivain engagé dans l’affaire de la Barre
Voltaire écrit d’ailleurs « j’écris pour agir » Voltaire se
déclara indigné par la « barbarie » des juges d'Abbeville. Il entreprit une
campagne pour la réhabilitation du jeune Chevalier, mais ses efforts
n'aboutirent pas. Le chevalier est soupçonné mais les preuves n’existent
pas. Il est victime des « juges d’Abbeville »
ennemis du chevalier. Texte polémique : « ce n’est pas dans le XIII e ou
dans le XIV…c’est dans le XVIIIe »+ dernière phrase.
C) Un combat intemporel des droits de l’homme
Combat pour la liberté et la tolérance : Voltaire s’oppose à
la condamnation du chevalier pour avoir chanté des chansons impies Il s’oppose
au fanatisme des dogmes religieux qui impose la religion chrétienne. Rejet de
l’époque romaine et du moyen avec l’esclavage. Combat contre la torture et pour
la justice : Au XVIII e siècle, justice injuste qui condamne sans preuve et le
magistrat peut acheter ses droits.
Conclusion
Au terme de cette étude, nous avons donc vu que cet article
de dictionnaire apparemment objectif aborde plusieurs angles de vue tel que
l’approche historique avec l’évocation de la torture durant le Moyen Age avec
les romains, tout en contournant la censure. Cette œuvre dénonce la médecine au
service de la justice corrompue et accuse la société française et la
banalisation de la torture. Au-delà de dénoncer, il s’agit pour Voltaire d’agir
dans l’affaire de la barre et de prôner les valeurs de liberté et de tolérance
propre au siècle des lumières.

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